Sur Maria Zambrano

Genainvilliers, 1957 © Angel Alonso
Quand je parle de Maria, je commence toujours ainsi : ma Maria, ciel et rêve. Ciel comme bleu, rêve comme sa parole.
La pierre et les recoins des champs, des plaines et des collines de cette terre, la pluie et les rigoles à la porte. Tu promenais ton regard sans répit et après, plus tard, la plume.
Plume que j'entends encore, bruit du FAIRE, ton faire, qui réveille le monde.
Tu as vécu ici, parmi nous, à Genainvilliers à la ferme de la Chapelle. Dans ta chambre, une table, un lit, un cahier. Par la fenêtre, tu contemplais ce paysage éternel : blé, tournesol, orge, colza, oiseaux et bois. Immensité ondoyante, silence et cris d'hirondelles amoureuses. Sentiers étroits menant au bois, qui se lisent comme les pages du livre que tu as écrit chez moi. Je me souviens d'Ara, toujours en quête de douceurs, à ce moment-là, tu relevais la tête de ton ouvrage, et le cahier de tous les bleus, de toutes les heures, apparaissait comme une fille couvée et recouvée des yeux.
Que de souvenirs qui ont composé ma vie! Rome, Paris, Genainvilliers. Briques, plâtre et luxe. Une brique et un peu de plâtre, une autre brique et un
peu plus de plâtre. Le mur se dresse petit à petit, droit, raide, arrogant, perpendiculaire au ciel. Fermé au monde, ouvert à la pensée, aux oiseaux, comme tu m'as appris Maria. Et le luxe, ta présence.
Le proche et le lointain sont unis, entrelacés, confondus, et ça c'est le plus important de notre vie. La pensée, le faire, ne s'interrompt pas, n'a pas de distance, le proche et le lointain nous étreignent, ils sont en nous ; bois, lointain, nous l'effleurons ; l'azur du ciel glisse sur nos cheveux ; la force nous vient de la limpidité du regard ; la totalité est en nous, nous mêmes, comme l'arbre ou la montagne, la rivière ou la pomme ; l'espace s'anime quand on fait un pas ou un geste ; la force, c'est pouvoir dire : vous êtes ici, vous êtes en moi. Ainsi, insérés, nous participons à cette permanence du TOUT.
Cette force a été ta vie, et moi je l'ai calquée et, comme tous les calques, la mienne n'est pas aussi pleine que la tienne.
A la mienne, vie de barque insensée, de vagues et roulis, il lui manque l'essentiel : ton gouvernail.
Tu es ma Maria, Maria Zambrano, unique et à jamais.
Sur la peinture et les peintres (1/2)
Le tableau nécessite le toucher, un peu comme la femme qui se laisse admirer nue ou vêtue, qui se laisse toucher ou palper car le tableau ignore la pudeur.
Fais de la laideur ton plat de bravoure.
La peinture, cause perdue, irrémédiable désespoir, devenue un Mac Donald unificateur. Que l'art se passe de l'art, que la peinture se passe de la couleur, un peu de solitude lui fera le plus grand bien.
Il nous faut des carnassiers du beau et des peintres condamnés à fumer à l'hôpital le
calumet de l'éternité.
Par crainte des complications il décida de ne rien faire, de ne plus peindre.
Devant son chevalet il l'a vêtue et il l'a recouverte d'un drap blanc pour pouvoir se dire "je suis un peintre".
Que faire d'une belle femme qui pose pour toi, la vieillir ? Une bouche de femme avec la couleur de son rouge à lèvres.
Les peintres d'aujourd'hui, ruine préhistorique dans les années 2059.
Il nous faut d'autres sentiments que la peur, l'amour, la violence, la beauté. Se méfier du pathos, encore un sentiment amplement usé.
L'omission totale en peinture est vivement conseillée.
Achever un tableau, un désastre quotidien. Interroger le vide, le silence, l'inquiétude. L'enregistrer.
Le seul matériau est l'arbre, la pomme, la montagne, la prairie, le citron, le ciel.
Les théories sur la fin de la peinture se révèlent aujourd'hui être des théories faites par la vieillesse des peintres.
Pour ce qui en est, la peinture ne peut qu'en finir avec les peintres.
La crise est bien le sens de la peinture comme la nostalgie du beau est le sens de l'artifice. Jeune
peintre fais n'importe quoi et surtout par n'importe quel moyen, les techniques inconnues sont la seule piste que la peinture aime.
Peintre repose-toi très souvent, la peinture ne demande pas de fatigue inutile.
Un beau tableau ; celui-ci et pas celui-là. Tu n'as qu'un seul repère de valeur : l'inouï.
D'après les anciens la partie supérieure du tableau est toujours réservée au bleu du ciel et la partie inférieure à la terre ou à la figure. Renverse le tout et met le noir en haut suivi de rien dans le bas du tableau.
Comparer le vert d'une feuille au meilleur vert de votre palette ; l'écorce de l'arbre ou la couleur de la terre ruisselante au coloris que vous faites. La couleur de la vie, des choses ne s'imite pas. Imposture, tromperie, tout est à mille lieux de l'imagination ou du réalisme mais tout simplement du toucher, de la sensibilité.
La peinture reproduit la fausse couleur. Dis-moi connard, une caresse ça se peint?
Il n'y a pas de bons ou de mauvais peintres, il n'y a que des nuls et des imbéciles pour applaudir.
L'œuvre d'art, patauge, finitude esthétique. Esbroufe que les gens sans exception acceptent comme le théâtre du monde comme la réalité de la vie.
Slogan des musées ; l'art à la portée des pauvres d'esprit. Van Gogh, héroïsme à défaut de peinture. L'art commence à trente centimètres des seins, finit à soixante de la nuque. Son seul savoir : un soupçon de forme, l'ombre.
Peins beaucoup, lis beaucoup, écris beaucoup, exprime toi sur tout sans la peur d'être contredit, comme le dernier survivant, comme le dernier homme mort.
Il fut saisi d'horreur et de honte qu'une partie de l'humanité qu'il vente ou qu'il pleuve fasse la queue pour admirer dans les musées les tableaux des morts.
Savez-vous non-fumeurs que certains tableaux malgré leur vernis enferment des kilos de nicotine et de goudron, sans parler d'alcoolémie. Le trou de la couche d'ozone, d'après vous d'où vient-il ?
Au nom de quelle liberté les musées et les galeries restent-ils ouverts ? Lourdement suspendu à son pinceau le peintre menace de tout lâcher.
La fin de l'histoire de la peinture : mort du dernier des peintres un verre de vin dans la main, une cigarette dans l'autre, ouf !
Parle de toi comme si tu savais peindre, use des mots absurdes devant les gens comme si tu possédais la maîtrise totale de la technique, parle et reparle des choses obscures, fait croire au mystère de l'inexplicable. La bêtise des gens est grande. Ainsi tu auras beaucoup de commandes et tu pourras t'acheter beaucoup de vin et voitures pour ton mariage ou ta vieillesse.
Je t'en prie, fais comme si tu étais le meilleur et sûr tu seras le meilleur.
La tromperie de la peinture siège dans le fait qu'elle croit dans sa mission. Seul un peintre peut être si exemplairement con.
Une loi instituant l'obligation pour les peintres d'une visite médicale annuelle chez un
stomatologue.
Point de missionnaires, point de peintres -martyrs- le beau nouveau est arrivé.
Sur la peinture et les peintres (2/2)
A l'huile il manque un peu d'eau.
A l'eau il manque un peu d'huile.
L'équilibre indispensable à toute peinture, le "secret" pour bien peindre est dans cette équation sommaire : huile + eau, et, mieux encore, plus d'eau que d'huile.
On fait appel à la caséine, à des silicates d'alumine, à toutes sortes de colles, -j'ai même expérimenté le savon de Marseille au bain-marie, excellent, facile à étaler, mais très fragile ; l'émulsion se faisant à chaud sèche trop rapidement et provoque des cassures.
On pourrait citer toutes les formules, on n'en trouverait pas une pour nous donner entière satisfaction : lenteur, difficultés innombrables pour étaler cette pâte sur de grandes surfaces, séchage plus ou moins rapide, cassures, support.
Ainsi j'en suis venu, à force de mille tracas, à adopter une formule de ma propre invention ; la voici : broyer la couleur à l'eau. Il y a des couleurs qui ont besoin de plus d'eau que d'autres et il serait fastidieux de les énumérer.
Broyer donc à l'eau la couleur bien ferme et bien tenue ; on sait qu'elle l'est parfaitement quand elle colle au couteau et reste en suspension.
Ensuite verser une bonne colle à raison du double de volume de la couleur broyée à l'eau et recommencer le broyage pour lier la colle au premier broyage.
Une fois cette opération effectuée, verser petit à petit du carbonate de chaux ou poussière de marbre impalpable, jusqu'à obtenir une pâte dense et filmogène. Fermer hermétiquement la peinture broyée dans un pot et laisser reposer 12 heures.
Le lendemain recommencer à nouveau le broyage : celui-ci sera plus ferme, plus sec, une partie de l'eau s'étant évaporée.
Et voici la dernière partie du broyage : prendre une huile polymérisée. Il existe encore des maisons qui vendent du bon vernis polyvalent, pour durcir et améliorer. Je me sers de l'Eburit qui me convient parfaitement, et que j'ajoute à mon broyage, en rebroyant le tout.
Le seul inconvénient est qu'il durcit très vite. Ainsi il faut fermer votre broyage à l'abri de l'air.
L'équation Huile + Eau est réalisée, et bien au-delà de nos espérances, car nous nous trouvons avec bien plus d'eau que d'huile, et plus près de la fameuse formule de la tempéra de Cennino Cennini : « un jaune d'œuf + un volume d'eau égal au volume de l'œuf celui de l'huile ».

Angel Alonso, 1958